dimanche 13 avril 2008

Chapitre 2 (Nicole)

« C'est un beau roman, c'est une belle histoire

C'est une romance d'aujourd'hui

Il rentrait chez lui, là-haut vers le brouillard

Elle descendait dans le midi, le midi

Ils se sont trouvés au bord du chemin

Sur l'autoroute des vacances

C'était sans doute un jour de chance... »

En regardant la vielle femme affolée et grincheuse, les paroles de sa chanson lui revenait à l’esprit...Mais il y avait certainement une erreur de casting .

Malheureusement personne au bureau des réclamations !

Que fallait-il faire ?

Tournez le dos et allez nonchalamment rejoindre sa petite merveille rouge ?

Bernard était loin d’être un saint (Bernard !)...Mais son éducation judéo-chrétienne, avait laissé des traces...Il ne s’imaginait pas dans le rôle du salaud abandonnant une presque centenaire au milieu d’une aire d’autoroute sans air et sans espoir.

- Madame, essayez de vous calmer. Je vais vous aider à trouver une solution. D’ailleurs c’est certain dans un quart d’heure ils seront à nouveau là. Le temps de s’apercevoir de leur boulette, de faire demi tour, ils seront devant vous en ne sachant comment s’excuser.

- ..................

- Madame je vous parle.

- quel jour sommes nous ?

- Jeudi

- Quelle heure est-il ?

- 12h53 répondit-il légèrement agacé par ses questions étranges.

- 1 jour et 28 minutes.

- C’est quoi 1 jour et 28 minutes ? Il pensa à la sœur du patron corse, atteinte de la maladie d’Alzheimer, qui était toujours dans leurs pattes sur la terrasse en tenant des propos complètement incohérents et qui faisaient glousser les clients stupides.

Il ne manquait plus que ça !

- C’est la chaleur où c’est du à un déficit intellectuel, que vous ne comprenez pas ce que je vous dis ?

Cela fait 1 jour et 30 minutes qu’ils sont partis.

Ils ne reviendront pas. Je le sais.

- Vous voulez dire que vous avez passé la nuit ici?

- Non, non j’étais au Hilton du coin et ensuite je suis revenue me faire bronzer ici pour passer le temps !

Vous êtes encore plus stupide que vous en aviez l’air à première vue.

Le tatoué n’en revenait pas. Il se pinça pour savoir s’il n’était pas entrain de rêver. Ces derniers jours il avait un peu abusé du beaujolais et avec la fatigue cumulée, il pouvait bien avoir quelques hallucinations cauchemardesques.

Mais non à l’évidence, tout était bien réel l’autoroute qui grondait, la moiteur de l’air et la vieille qui le regardait comme si elle allait l’assommer avec sa canne.

Il essaya de convoquer dans son cerveau fatigué, tout ce qui lui avait permis jusqu’à présent, de se sortir des situations délicates qui avaient été éparpillées sur le chemin de sa vie.

- Madame, nous allons leur téléphoner c’est simple ! Je n’ai pas de portable, mais à quelques mètres il y a une cabine téléphonique.

- Monsieur, vous croyais peut-être qu’ils m’ont abandonné sur le bord de la route en me laissant leur numéro de portable et leur adresse ?

- Mais ils n’ont pas le droit.

- Oh ! Je ne manquerais pas de les gronder la prochaine fois que je les croiserai !

Si vous n’avez rien de plus constructif à me proposer, passez votre chemin, monsieur, et laissez moi crever en paix.

- Mais il ne faut pas parler ainsi. Je vais aller à la cabine et avertir la police et les pompiers. Ils vont s’occuper de vous.

- Foutez moi donc la paix. Vous imaginez qu’ils vont faire quoi ?

Me jeter dans un mouroir, en prenant bien soin de me donner à boire toutes les deux heures, au milieu d’une équipe de grabataires baveux et pisseux...Jamais vous m’entendez jamais. Dégagez.

- Je ne peux pas vous laissez seule ici.

Bernard se surprenait lui-même. Il aurait du tourner les talons reprendre sa route sans se soucier de l’aïeule revêche.

« Ils reprirent alors chacun leur chemin » disait la chanson.

Mais il ne pouvait pas.

Il restait debout comme un ado timide devant une donzelle alléchante.

Il ne se reconnaissait plus. Il était encore plus fatigué qu’il ne l’imaginais.

« C'était sans doute un jour de chance

Qui cueillirent le ciel au creux de leurs mains

Comme on cueille la providence

Refusant de penser au lendemain »

Sa Bugatti l’attendait, le Pas de calais l’attendait, ses vieux potes du bistrot de Marcel, l’attendaient et pourtant il restait là, à dévisager l’ancêtre sous son arbre aussi décati qu’elle.

- qu’est-ce que vous voulez alors ?

- Enfin une question censée ! Je voudrai rejoindre Amédé à Berck.

- Amédé à Berck ?

- C’est mon amant.

On nous a séparé à la maison de retraite .Car il parait que ce n’est pas convenable à nos âges...Et nous avons été renvoyez tous les deux comme des gamins pas sages. Nos familles ont été obligées de nous récupérer. Mais nous nous sommes promis de tout faire pour être à nouveau ensemble.

J’ai 95 ans et lui 97...Le temps nous est compté. C’est le moins que l’on puisse dire.

- .........

Une vraie émotion envahie l’homme du 62.

Il était retourné de l’intérieur comme rarement.

Il se mit à la regarder pour de vrai.

Elle avait du être belle .Extrêmement belle...

Genre Michelle Morgan.

Il l’imagina un demi-siècle plus tôt dans sa Bugatti. Il l’aurait rencontré sur le bord de la route...Et ça aurait été comme dans la chanson...

« Ils avaient le ciel à portée de main

Un cadeau de la providence

Alors pourquoi penser au lendemain »

- Vous dormez ou vous réfléchissez ?

Il revint à la réalité.

La lumière avait changé. Il se sentait prêt pour une nouvelle aventure et surtout heureux de rompre sa solitude.

- Cessez vos sarcasmes et montez dans ma voiture je vous emmène voir Amédé.

Elle sourit et ses joues rosirent comme celles d’un enfant heureux.

Ils durent abandonner le fauteuil en toile et elle fut condamnée à enfiler autour de sa taille la bouée en plastique.

Ce qui déclencha une salve de reproches et de moqueries.

Mais il laissait glisser le flot de paroles ...en riant à tout le cinéma qu’elle avait fait.

Non elle n’avait pas été abandonnée par sa famille. Elle avait fuguée en laissant un mot laconique sur son lit, dans la chambre qu’elle partageait avec son petit fils de 30 ans autiste...

Depuis deux jours elle faisait du stop...et quand elle l’avait aperçu avec son tee-shirt ridicule « 62 » elle avait inventé un plan délirant pour retenir son attention.

Et cela avait marché.

Les voilà tous les deux en route vers le nord.

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