dimanche 13 avril 2008

Chapitre premier (Serge)


C’est un beau roman, c’est une belle histoire…

Au volant de sa Bugatti M 68 rouge-utopie, Bernard chantait à tue-tête. Pourtant, ce jour-là, il remontait là-haut dans le brouillard. Qu’importe, chaque fois qu’il s’enfilait sur l’autoroute, ce refrain de son adolescence le submergeait et l’habitait jusqu’à ce qu’il quitte la dernière bretelle.

La Bugatti, c’était la folie de sa vie et il passait des heures et des heures à la bichonner, lustrant les chromes par ci, frottant la peinture par là. Il l’avait acquise non sans mal un matin de l’été mille neuf cent trente huit après qu’elle eut dûment gagné les 24 heures sous la patte féline de Thomas Thou de Gouthyère, le célébrissime pilote né à Chaource et qui mourut malencontreusement en mille neuf cent cinquante après s’être pris les doigts dans une souricière. Cette Bugatti donc, était la fidèle compagne de Bernard depuis des lustres (c’est précisément pour cela qu’elle brillait) et elle l’emmenait partout, du bar-tabac du coin aux vacances sur la Côte d’Azur.

Pour l’épisode qui nous occupe, il ne s’agissait pas véritablement de vacances, mais on peut tout de même dire qu’elles s’étaient terminées un lundi par un dernier bain de mer pris tôt le matin. Puis, Bernard avait installé sa bouée sur le siège du passager et il avait tranquillement quitté Bormes-les-Mimosas. Il avait installé sa bouée sur le siège avant, bien gonflée. Il procédait toujours ainsi parce que la Bugatti était une vraie sportive, sans toiture ni capote, et que, les jours d’orage, l’eau montait sensiblement à l’intérieur de l’habitacle. Bernard étant prévoyant et, par la même occasion non nageur, il préférait pouvoir parer au plus pressé en se glissant à l’intérieur de son anneau de plastique salvateur si, d’aventure, l’eau parvenait à lui humecter le menton. Vous conviendrez que sur la Côte d’Azur au mois de juillet la crue automobile était fort peu probable, mais Bernard devant rejoindre le Pas-de-Calais, ils savait par expérience que la fin du voyage risquait d’être plus humide.

Déprimé par trente ans de vie subparisienne, Bernard était évidemment habitué au contact de la toile de K-Way avec la peau, mais il avait juré, lorsqu’il avait trouvé un travail saisonnier sur la plage de Bormes-les-Mimosas de s’atteler à le transformer en travail permanent et à ne pas revenir au-dessus de la Seine. Seulement voilà, son patron, un vieux corse acariâtre et ancestralement conçu pour ne pas dépasser la vitesse du gastéropode convalescent, ne put souffrir longtemps l’agitation de Bernard qui se démenait à courir de la terrasse au comptoir, du comptoir à la cave, de la cave au réfrigérateur, du réfrigérateur à la salle et de la salle à la terrasse pour servir en une heure plus de clients que le reste du personnel ne servait en un été. Il le remercia fielleusement le dimanche soir d’une semelle bien ajustée dans l’arrière-train.

Marri, bien que célibataire, Bernard s’en remit à sa vivacité d’esprit qui lui signifiait qu’il ne lui serait jamais possible de s’adapter à l’absence de célérité ambiante et qu’il lui valait mieux retourner vers son activisme natal. C’est ainsi qu’il s’était retrouvé sur la route, parjure, reniant son serment du « je de Bapaume » qu’il avait prononcé une semaine plus tôt et qui avait consisté à jurer, cracher et éviter l’enfer en ne revenant jamais dans ce faux bourg du Pas-de-Calais qui lui avait tant atteint les bronches et embourbé les sinus.

C’est donc la mort dans l’âme et la bouée autour de la taille qu’il s’était jeté une dernière fois, lundi matin, dans la Grande Bleue légèrement maronnasse avant de s’installer au volant de la Bugatti, de glisser la clé dans le démarreur et de prendre la route du retour.

Il prit l’autoroute aux environs d’Aix-en-Provence et, immédiatement, le chanson de son adolescence lui revint en mémoire : « C’est une romance d’aujourd’hui… ».

Il roula alors toute la journée dans ses souvenirs de jeunesse, de la fine Radégonde pour qui il souffrit ses premiers frissons à la blonde Eulalie tendre bien qu’un peu revêche, et de la brune Adélaïde avec qui il faisait des tours et des tours de terril à la rousse Halebarde pour qui il nourrit un amour tranchant.

Durant cette lente et douce descente dans le passé, la Bugatti souffrait, surtout lorsqu’il s’agit de grimper les Alpilles qui se dressèrent d’abord à l’horizon avant de s’affaler sur le moteur fatigué qui semblait suer de toute son huile pour digérer le pourcentage de la montée. Mais qu’importe, Bernard avait le temps, le cœur léger et une position bien assise.

C’est le froid qui le ramena au présent. Celui qui accompagnait la fatigue du jour et s’insinuait par picotements légers sur les avant-bras. Il faut dire que, quelle que soit la saison, Bernard roulait toujours en débardeur, le bras gauche accoudé à la portière. Il voyageait ainsi afin de laisser admirer à ceux qui le doublait aussi bien qu’à ceux qu’il croisait, le superbe tatouage qui lui barrait le biceps. Il représentait, vous auriez pu le deviner, le majestueux cheval Pegasi, celui de Ferrari, qui dressait ses petites pattes avant aux rayons du soleil duquel il s’était aveuglément rapproché en voulant suivre benoîtement le char flamboyant que le jeune Phaéton avait dérobé à son père pendant qu’icelui faisait la sieste avec une demi-déesse même pas issue des chaînes de Citroën. Pegasi avait beau avoir de la grandeur, la brise crépusculaire lui rabougrit la crinière et rappela sans sourciller à Bernard qu’il serait bon pour lui et pour ses bronches de faire une halte nocturne, réparatrice pour la Bugatti, rarement accoutumée à avaler trois cents kilomètres dans la journée.

Il entrait dans les faubourgs d’Avignon quand la chair lui vint des poules (peut-être celles auxquelles il rêvait depuis le matin) et il décida donc de bivouaquer ici. Il savait, bien sûr, que la ville possédait un historique pont à arcades qu’il chercha sans attendre. Parvenu à distance oculaire, il s’aperçut que la majesté n’atteint pas toujours le nombre des années et que, sans sourciller, celui-ci s’était délesté de quelques arcades ce qui compliquait certainement la traversée du fleuve pour ses contemporains. Le problème ne se posait pas pour Bernard qui ne souhaitait une arcade que pour y descendre, y garer la Bugatti et y dérouler son sac de couchage. Une aubaine, donc, ce pont sans circulation au-dessus, pour qui veut passer une nuit tranquille. Il en était là de sa dissertation quand le sommeil le prit par l’occiput.

« … Il remontait là-haut, dans le brouillard…. »

Le mardi, rendu à la tiédeur ambiante, le moteur de la Bugatti totalement ragaillardi, il reprit la route vers le nord. Il y eut quelques haltes : Châteauneuf du Pape, Gigondas, Vinsobres, Tulette, Vaqueyras, Crozes-Hermitage, Cornas, Côtes Rôties… si bien que, de godet en godet, la Bugatti, zigzaguant, doubla pratiquement la distance.

Le soir surprit Bernard, le long du Rhône, lorsqu’il entrait dans Vienne, la Galop Romaine. A la vue du panneau publicitaire qui annonçait la notoriété de la ville, Bernard se dit que si l’on parlait de galop il devait bien y avoir un champ de course où il irait bien miser quelques euros laborieusement lâchés par le Corse de Bormes. C’est en cherchant l’hippodrome qu’il trouva la mère Point, chez qui il se fit péter la sous-ventrière aussi bien que sa carte bleue qui eut du mal à s’en remettre. Le temple de Livie lui parut propice à passer une Auguste nuit, et c’est là qu’il sacrifia à la douceur du sommeil, au pied des vestiges de l’autel.

« … Elle descendait là-bas dans le Midi, le Midi… »

Le mercredi, la Bugatti était en forme, et, dès le matin, elle dégaina ses quarante à l’heure qui rapprochèrent rapidement Bernard de Lyon. La capitale des Goals pavoisait ce jour-là l’honneur qui serait fait dans l’après-midi à des sportifs qui jouaient comme des pieds et notre ami se plut à se joindre à la foule qui allait acclamer les fameux goals (qui n’étaient d’ailleurs que deux, voyez l’arnaque) dans l’arène de Gerland. « Allez les gones ! »… « Allez les verts ! »… Les chants fusaient, les écharpes s’agitaient, les bières se vidaient et Bernard passa un moment dont il se souviendrait longtemps. A la fin de la partie, un quidam au tarin morillé et aux joues délicatement violet-épiscopal lui indiqua l’adresse d’un bouchon auquel Bernard se félicita de tire-bouchonner les restes de sa carte bleue.

C’est le jeudi que les choses se nouèrent. La Bugatti ayant eu du mal avec le mont du Lyonnais, puis les collines du Beaujolais, Bernard se résolut, aux alentours de midi, à se garer sur une aire d’autoroute. Ce genre d’endroit, au mois d’août, n’est pas d’un calme suranné, mais, il fallut bien se résoudre à arrêter les hoquets du moteur et laisser souffler un peu les bielles si Bernard voulait enfin être de retour dans le Pas-de-Calais pour la messe du dimanche. Il faufila donc sa compagne entre une caravane surchargée de hollandais à la diction poétique et un monospace débordant d’une tripotée de gamins à l’élocution féroce et vengeresse, avant de s’en aller déguster un sandwich beurre-pneu-beurre des plus étonnants à la cafétéria du coin.

Il avait enfilé son tee-shirt sur lequel s’étalait en lettres sang et or le nombre 62, pour indiquer à ses congénères féminines qu’il était bien celui qui remontait dans le brouillard. Dès son entrée dans le bâtiment, il chercha en vain celle qui descendait dans le Midi, avec qui il était bien décidé à faire un brin de causette, étant donné que, depuis au moins quinze ans, il attendait ce moment qui devait lui procurer la joie de la romance tant espérée.

Il s’accouda au bar et, sans attendre, un grand merle noir siffla à son oreille :

- Et pour Monsieur, ce sera ?

- Café.

- Simple ou double ?

- Triple, j’ai le temps.

- Triple ?

- Oui, un simple plus un double.

- Très bien, ça roule…

Dans une rumeur S.N.C.F. des années vingt, le liquide se déposa dans les deux tasses et ne tarda pas à présenter sa surface écumeuse et écrue aux yeux de Bernard.

- C’est le mois d’août, se dit-il, les plages sont polluées…

Sans se presser, il sirota son triple, dardant de la pupille tout ce qui passait à sa portée. Rien. Il ne voyait rien. Aucune nymphe abandonnée qui espérait une rencontre avant le Midi. Que du binôme bavard, du trinôme trépidant ou du multinôme malfaisant. Sans se démonter, Bernard traversa sans hâte la salle de restaurant attenante, et s’aperçut vite que du côté du hasard, on vivait un jeudi noir. Sa philosophie était désormais faite : le chanteur n’est qu’un imposteur. Dépité, il quitta la cafétéria et retourna lentement vers la Bugatti.

Et c’est là qu’il l’entendit.

D’abord, comme il venait de glisser puis de tourner la clé dans le démarreur, il n’y prêta pas attention. Et puis, dressant légèrement l’oreille qu’il avait suffisamment proéminente pour ne pas faire d’effort, il entendit comme un murmure, une sorte de deuxième ronronnement Bugatti, qui venait de là, derrière l’espèce d’arbre délicatement planté par l’accueillante société d’autoroute.

- Une deuxième Bugatti ? Peut-être… se dit-il, mais ça, ce n’est pas une M68… Qu’est-ce donc ?

Il coupa le moteur, sortit, et se dirigea vers l’arbre. Le murmure était régulier, bien que parfois syncopé des quelques intonations aiguës qui traduisaient un certain désarroi du côté du philtre à air.

Il fit le tour du tronc et c’est là qu’il la vit. Ce n’était pas une M68, non, mais plutôt une Mémé 18 ou 28 à la rigueur, assise sur un fauteuil de toile aux bandes estivales et qui semblait dérouler à qui ne l’écoutait pas une complainte parfois terrorisée.

- Un problème, Madame ? s’enquit sans attendre Bernard, sans qui la complainte aurait pu durer des siècles.

- Ils sont partis, lâcha la vieille, relevant un regard creusé par les larmes.

- Qui est parti ?

- Mes enfants… mes petits enfants… et le chien…

- Le chien ?

- Oui, ils s’étaient arrêtés pour lui laisser faire ses besoins.

- Et alors ?

- Alors, il les a faits. Les enfants aussi d’ailleurs. Puis ils sont partis boire un café. Etant donné la vitesse à laquelle je me déplace et afin de tenir l’horaire, il m’ont installé à l’ombre sous cet arbre le temps d’aller se désaltérer.

- Et alors ?

- Vous ne connaissez que ces mots-là, vous ?

- Non, mais alors ?

- Et alors, ils ne sont pas revenus. Ils ont dû m’oublier… Il faut dire que je ne suis pas comme leurs sales mouflets, moi, je voyage en silence. Je ne suis pas non plus comme leur clébard ; je n’ai pas besoin de lever la patte tous les cent kilomètres. Je vous le dis, ils ont dû m’oublier…

L’arbre ne mit pas longtemps pour lire la stupéfaction, ourlée d’une frange de panique, dans le regard de Bernard. Car, bien sûr, telle était la question :

QUE FAIRE ?

2 quelques mots:

  1. Trop fort cette histoire.
    Curieux de savoir comment ils vont s'y prendre les autres !

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  2. Excellent le coup d'Amédé. Vivement la suite

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