
La dame d’un certain âge qui lisait France Soir dans un coin du compartiment est une dame comme toutes les dames d’un certain âge à l’exception toutefois qu’elle porte des chaussures d’homme…
Je ne l’avais pourtant pas remarquée à son entrée. Il faut dire que j’étais absorbé dans mes ré-flexions au sujet des deux jours qui avaient précédé mon départ en train.
Tout avait commencé le mardi soir. Après une dure journée de travail, seul dans mon laboratoire, j’avais éprouvé le besoin de voir du monde et donc je m’étais arrêté au Café des Gones pour boire une bonne bière.
L’ambiance de ce bistrot de quartier me plaisait. Au fond de la salle, il y avait toujours un petit groupe de vieux qui tapaient le carton ; et, accoudés au comptoir, se retrouvaient toujours les mê-mes habitués, à savoir des hommes qui avaient terminé leur labeur et d’autres qui, apparemment, ne travaillaient jamais et passaient leurs journées au bar à siroter des verres d’alcool, pour oublier peut-être une vie qui ne leur convenait pas ou plus ! Tous ces hommes se connaissaient assez bien et s’interpellaient ou se charriaient à longueur de temps dans une ambiance bon enfant….
Pourtant, ce soir-là, à mon entrée, je notai immédiatement que l’ambiance était différente…
Josef, le patron, était bien toujours derrière son bar à essuyer les verres qu’il venait de rincer. Les assoiffés et grandes gueules habituels étaient bien présents et les vieux tenaient leurs cartes en main, mais… mais… mais … C’était le silence qui était inhabituel : un silence lourd et intrigant ! Même mon « Bonsoir tout le monde ! » ne reçut pas l’accueil attendu !
Etonné, je scrutai la salle et remarquai que deux hommes en costumes sombres et chics étaient atta-blés à côté de la fenêtre. Tout le monde les regardait à la dérobée et eux ne regardaient personne. Ils avaient toutefois jeté un oeil dans ma direction à mon entrée mais s’étaient vite détournés de ma personne. Ils ne se parlaient pas ; par contre, ils semblaient sur le qui-vive et absorbés par la rue.
Le plus grand des deux, blond aux cheveux ras, était très raide sur sa chaise et avait sa grosse main posée sur un épais porte-documents. Quant à l’autre, brun aux cheveux très courts, avec un teint li-vide et des yeux d’un vert intense, il s’en dégageait une froide sensation de reptile aux aguets…
Je m’approchai du bar et commandai une Leffe brune et bien fraîche, puis allai m’asseoir près des joueurs de cartes. Je tâchai de m’enquérir du déroulement de la partie mais les vieux, ce soir, déci-dément n’étaient pas bavards. Je me coulai donc dans le silence environnant !
Tout à coup, les deux hommes s’agitèrent sur leurs chaises, se levèrent avec brusquerie, repoussant violemment leurs chaises, s’emparèrent du porte-documents et sortirent précipitamment du café en direction d’une jeune femme qui venait de descendre d’une Mini Cooper.
Très élégante elle semblait sortir d’une maison de haute couture et arborait de somptueux bijoux. Cela surprit les consommateurs du café, qui, il faut le dire, ne côtoyaient que les habitués du coin, en général des hommes, certes de tous âges, mais des hommes.
Je me demandais ce qu’elle pouvait bien venir faire ici. Elle n’eut pas le temps de poser les deux pieds par terre, sur le trottoir, que déjà les deux acolytes s’étaient précipités à sa rencontre, la pre-nant chacun par un bras et l’emmenant à l’abri des regards indiscrets. Après un moment de stupeur, je me décidai enfin à me lever pour essayer de comprendre ce qui se passait.
Avait-elle besoin d’aide ? En m’approchant, je vis qu’elle était en grande discussion.
Que pouvaient-ils se dire ? Elle faisait de grands gestes saccadés et paraissait nerveuse, et eux, me-naçants, la toisaient. Il faisait sombre, et je n’aurais pas été étonné de voir une arme pointée sur la jeune femme. Les consommateurs restés muets et sans bouger dans le café me demandèrent ce qui se tramait à l’extérieur. J’étais bien en peine de le leur dire, puisque moi-même je ne comprenais rien ! La seule chose évidente c’était que cela me semblait plus que louche, complètement fou. Au bout d’un temps qui me parut très, très long, l’un des deux hommes bizarres se retourna et me vit en train de les observer. Il s’approcha de moi, pendant que l’autre personnage empoignait le porte-documents et la jeune femme, en lui intimant de monter prestement avec lui. Elle avait l’air triste ; et le regard qu’elle me lança, avant de s’installer dans sa Mini, me glaça le sang.
Je compris vite que si je restais là, moi aussi j’aurais des problèmes, de gros problèmes, vu leur air profondément antipathique. Je reculai doucement, mais sûrement, tout en regardant la scène. Les clients du café comprirent qu’il se passait quelque chose de franchement pas normal et comme un seul homme baissèrent la tête, du style on n’a rien vu, on n’a rien entendu . D’un seul coup, je pris encore plus conscience du danger et je fis un demi-tour, courant vers la sortie des artistes . Lors de ma fuite , personne ne bougea, ce qui me surprit ; mais, je dois l’avouer, cela facilita ma retraite.
A peine sorti et après quelques pas accélérés, j’entendis derrière moi l’homme qui me poursuivait se mettre à courir lui aussi. Mon sixième sens me disait qu’il fallait que je détale sans demander mon reste. Ma vie était en danger : mais je ne savais pas pourquoi, je n’en avais pas la moindre idée ! Heureusement, je connaissais le quartier et ses alentours, ce qui me permit de le semer sans trop de mal. Une fois certain que personne ne me suivait, rassuré, je repris tranquillement mon souffle et ma démarche, si on peut dire normale.
Quelle fut ma surprise au détour d’une rue près du parc ! Le véhicule... Personne à l’intérieur ni au-tour. Quelque chose que je ne saurais expliquer me disait qu’il fallait faire attention ou, mieux, prendre la poudre d’escampette. Mais malgré l’avertissement et la peur que je venais de ressentir quelques minutes auparavant, je ne pus m’empêcher d’avancer prudemment, c’est sûr, mais inévita-blement vers les ennuis ; c’était plus fort que moi, presque viscéral. Il fallait que je sache de quoi il s’agissait.
Et là, derrière le bosquet à l’abri des regards, une scène se déroulait, une scène complètement sur-réaliste…
L’homme, celui qui ne s’était pas lancé à ma poursuite, était agenouillé sur le sol et s’occupait à le tapoter du plat de la main. Que s’était-il donc produit ?
En entrant dans le parc, il avait dû aviser les buissons derrière lesquels il souhaitait entraîner la jeune femme avec qui il voulait avoir une discussion plutôt musclée. Malheureusement, au détour d’un cornouiller des îles Barilla, il ne vit que trop tard la branche maîtresse d’un cèdre centenaire qui s’étalait, horizontale, en travers du chemin. Dès le contact, son appendice nasal explosa en deux avens carmin parfaitement symétriques. Le choc fut si lourd qu’il se libéra d’abord d’un cri retentis-sant, qu’il en perdit ensuite ses Ray Ban aux verres fumés et que ses yeux exorbités par la douleur lâchèrent enfin à la pelouse à tondre ses lentilles de vue.
Il était genoux à terre et tentait de retrouver le contact salvateur des petits cercles cristallins :
-« P…,où sont-elles donc ? » s’écria-t-il, quelque peu agacé par la loufoquerie du moment.
L’urgence, pour lui, étant de sortir le plus rapidement possible du brouillard qui l’enserrait, il en oubliait la souffrance et poursuivait méthodiquement son exploration tactile.
Plantée derrière lui, silencieuse, la créature ouvrit lentement son sac à main, en retira un magnifique Browning calibre 22 à crosse de bois ciselée sur lequel elle vissa nonchalamment un silencieux de taille respectable.
Au sol, Costume de Tweed poursuivait obstinément sa quête…
Soudain, le bruit d’un tire-bouchon parvenu à l’extase de sa raison d’être traversa l’atmosphère. Il y eut un froissement de feuilles, un feulement de tissu et, par le goulot de son oreille droite, l’homme se mit à déverser son nectar de quarante ans d’âge à la pelouse étonnée. Elle ne semblait d’ailleurs pas apprécier plus que ça, étant donné qu’elle avait besoin d’un temps certain pour absorber le breuvage. Le quidam, quant à lui, s’était désintéressé à jamais de cet excès de matérialisme qui l’avait poussé à relâcher légèrement une vigilance qu’il portait pourtant en lui comme une seconde nature.
La jeune femme avait rengainé son joujou, réajusté les bijoux qui s’étalaient sur sa poitrine ; après un demi-tour sur les cailloux, elle avait ramassé le porte-documents et s’apprêtait à rejoindre son véhicule lorsqu’elle m’aperçut.
- « Il me semble que vous en savez désormais beaucoup trop, lâcha-t-elle sur un ton laconique. Il va donc falloir que vous m’accompagniez ».
D’un geste de tête, elle m’indiqua son sac à main entrouvert où je pus admirer la longueur toute fé-minine de son index prêt à presser la gâchette.
-« Vous allez me précéder de quelques pas, poursuivit-elle, et vous vous installerez au volant. Je vous donnerai ensuite l’itinéraire. Pas d’objection ? »
J’indiquai d’un aller-retour du visage que tout était pour le moins mal dans le moins mauvais des mondes et je m’avançai, d’un pas mesuré, vers sa voiture. Je déliai chacun de mes mouvements afin de ne pas être cueilli par une deuxième bouteille que l’on ouvre. Lorsque je parvins à environ un mètre de la Mini Cooper, la femme glissa les clés dans ma paume droite et me demanda d’attendre qu’elle ait rejoint la portière . Elle m’enjoignit alors d’actionner la serrure et nous entrâmes de concert dans le véhicule. Sans attendre, nous démarrâmes.
Ce qui m’attendait pour cette virée incongrue n’était pas pour me déplaire. Moi qui en avais vu des macchabées de toutes sortes, de tous poils, j’oserais dire, et surtout de toutes natures, des Noirs à la Jackson, des Jaunes tatoués là où on n’aurait même jamais pu imaginer, des Blancs au bronzage Marcel ou à la cycliste, eh bien, je me sentais dans mon pays.
A l’issue des travaux que j’effectuais dans mon labo, je devais émettre plus que des hypothèses, mieux, mes vérités, sur les cadavres qui m’étaient rapportés en pièces disjointes ou détachées ou même manquantes… Il en fallait de la perspicacité et du sang-froid (sans jeu de mots) pour résister et, en un sens, apprécier cette activité.
Chaque jour, donc, j’étais en relation avec la Crim’ et ses services réunis, ainsi que les bureaux de recherches anthropométriques, photographiques et la presse en général, friande des faits divers dans les moindres détails. Qu’allait-il advenir de cet homme qui s’était liquéfié sur le gazon ? Un de mes futurs clients ?
En tout cas, ce n’était vraiment pas le moment d’y penser. Mais c’était ainsi : il m’avait toujours été dit que je m’occupais trop des affaires des autres ; j’aurais pu tout bêtement être comme les joueurs de cartes ou les assoiffés du zinc. Non ! J’avais posé mes yeux où il ne le fallait pas, comme me le serinait mon père chaque jour au bout du fil, du fond de sa maison de retraités richissimes.
La conduite automobile n’avait jamais été mon fort ; tout ce que j’avais utilisé comme engins, c’étaient les chars de l’armée, notamment ceux du camp de La Valbonne où les gradés s’évertuaient à nous exercer dans cette discipline. Charles, le plus hargneux, nous gratifiait d’une kyrielle d’attaques et de contre-attaques à simuler sur fond de cailloux, de rochers ou de mares mal assé-chées à franchir coûte que coûte. La Mini Cooper, quant à elle, me livrait un habitacle exigu vu les rondeurs de mes formes. Et ma colocataire semblait incertaine et maladroite bien que déterminée dans ce lieu qui n’était pas celui qu’elle affectionnait. Du coin de l’œil, je la surveillais… mais je savais pertinemment qu’elle ne m’aurait jamais tiré dessus de peur de s’asperger ! Il faut dire à son encontre que c’était un joli brin de fille, une de celles que j’aurais pu mater avec plaisir les trop ra-res fois où je prenais le temps de siffler une bière rue de la Poulaillerie ou dans les rues avoisinan-tes, peut-être d’ailleurs une prostituée d’un genre nouveau, des pays de l’Est, pourquoi pas… En d’autres circonstances, j’aurais bien fait causette, et plus si affinités !
Ma conduite, donc, était des plus incertaines et j’en étais gêné car ma voisine me paraissait bien contrariée ; à plusieurs reprises, elle m’enjoignit de respecter le levier de vitesses et la pédale d’embrayage avec plus de calme ; mais l’arme pointée dans mes bourrelets me rendait quelque peu nerveux et encore plus malhabile. J’avais beau essayer de me montrer plus souple, la voiture ne ré-pondait pas correctement. Par l’axe Nord Sud et une artère principale rythmés aux feux tricolores, la voiture se fraya un chemin rapide vers les hôpitaux, puis je dus me garer entre deux camionnettes aux peintures psychédéliques sur un parking passablement délabré. Peu de mots furent échangés du-rant le parcours qui dura un gros quart d’heure.
Je notai l’odeur de sa peau que je sus immédiatement inhabituelle. Mon nez ne me trompait que ra-rement. Cette femme avait dû être en contact prolongé avec un centre pénitentiaire bien connu, celui de Saint-Paul, dont le salpêtre omniprésent laissait une trace indélébile. Qu’est-ce qui l’y avait ame-née ?
Le porte-documents à ses pieds était-il un enjeu de taille, celui de sa vie ?…
Je reconnus les lieux. Nous étions devant l’ancien hôpital psychiatrique. Il était inoccupé depuis une dizaine d’années, en attente de rénovation pour on ne sait quel projet. Il avait fait office de squat, ou d’aires de jeux et de refuge pour des bandes d’ados désirant s’isoler. Mais ces derniers mois, nulle âme ne le fréquentait. C’était une zone déserte.
Ma belle et inquiétante passagère m’invita à descendre, son canon toujours pointé vers moi. Que pouvais-je faire, sinon obéir ?
Nous entrâmes dans le hall, les serrures ne fonctionnant plus depuis fort longtemps, et elle me guida au sous-sol sans l’ombre d’une hésitation. Elle semblait connaître parfaitement les lieux. Nous nous trouvâmes devant un interminable couloir avec de très nombreuses portes de chaque côté, toutes pourvues d’un fenestron grillagé et d’un verrou qui n’avait rien à envier à ceux des geôles de la Bastille. Nous entrâmes dans une de ces pièces. Elle était blanche, sans fenêtre, exiguë, avec pour tout mobilier une chaise et une table d’opération munie de quatre sangles : deux à une extrémité et deux au milieu. Mon angoisse décupla. Pourquoi cette femme m’emmenait-elle ici ?
Qu’allait-elle faire de moi ? A quoi avait pu servir cette table ? Certainement pas à opérer ! Peut-être à immobiliser d’anciens malades trop récalcitrants ? Des sueurs froides m’envahirent.
Elle m’ordonna de m’asseoir sur la table et se posa sur la chaise. Elle alluma une cigarette et le si-lence s’installa.
Il ne dura que quelques minutes, ma curiosité prenant le pas sur ma peur. Au plus j’en savais, au plus ma vie serait en danger ; mais cela ne m’arrêtait pas. Je voulais comprendre qui elle était et pourquoi elle avait éliminé cet homme sans l’ombre d’une hésitation.
A contrario de ce que j’aurais pu penser, elle répondit à toutes mes questions. Elle s’appelait Elisa-beth Sanchez. Elle avait trente-quatre ans et était de nationalité française. Elle m’apprit - quelle sur-prise ! - qu’elle travaillait au Ministère de l’Intérieur. Avais-je affaire à un agent secret ?
Effectivement. Mais en parallèle, elle appartenait à un groupuscule dont la mission était de faire face aux anomalies et incompétences de la justice. De trop nombreux trafiquants, criminels de tou-tes sortes s’offrant les services d’avocats véreux, échappaient à ses mailles. De par son activité pro-fessionnelle, elle détenait un rôle important au sein de sa cellule. Il lui était arrivé de nombreuses fois d’infiltrer les milieux du banditisme aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des prisons. Voilà l’explication pour son odeur ! Et le porte-documents, que contenait-il ? Des listes d’avocats, de mal-frats qui devraient rendre des comptes au groupe….
Etaient-ils des illuminés qui se prenaient pour des justiciers ou des fonctionnaires obéissant à des ordres ? Et puis … Pourquoi m’informait-elle de tout cela ?
J’avais, bien entendu, en hibernation dans un coin de mon cerveau, la réponse à la question. Ré-ponse qui me ramenait dix bonnes années en arrière. A cette époque, mes études de médecine, au lieu de me conduire au poste de légiste que j’occupais tranquillement aujourd’hui après un retour dans la légitimité, m’avaient entraîné sur des sentiers très rémunérateurs, mais particulièrement dangereux.
Sous un nom d’emprunt, j’avais mis mon savoir au service d’une organisation russe mafieuse dont l’activité, entre autres, était le trafic de dons d’organes entre les pays de l’Est et les pays dits riches. J’avais décroché en 1995.
Le cerveau d’Elisabeth Sanchez, véritable ordinateur photographique, avait rapidement remis un nom sur mon visage.
Elle décida de jouer cartes sur table et ne me laissa pas vraiment le choix de refuser. Il faut dire aus-si qu’un atout jouait en ma faveur : je parlais le russe couramment !
Son pedigree était impressionnant. Agent très spécial 004, elle officiait pour le compte d’Interpol de Champagne au Mont d’Or et était chargée de démanteler les réseaux opérant entre la Russie, la France et l’Afrique.
L’homme qu’elle avait tranquillement abattu était Boris avec qui j’avais travaillé dans mon autre vie mais qui, de toute évidence, s’était fait refaire le portrait, ce qui expliquait que je ne l’avais pas reconnu.
Le hasard, pour elle, avait bien fait les choses ; pour moi, c’était une autre question. Une fois de plus, mon incorrigible curiosité me jouait un sale tour. Je n’avais pas vraiment le choix : soit elle dénonçait mon passé et je n’avais plus qu’à aller pointer au chômage, soit je lui donnais un sérieux coup de main et, l’opération terminée, je retrouvais mon job à l’institut médico-légal.
Il ne me restait plus qu’à me faire porter pâle pour un certain temps. Me faire mettre en arrêt de tra-vail ne posait bien sûr aucun problème à mon interlocutrice.
Ma mission était pour elle, on ne peut plus simple : infiltrer le réseau de Boris dont les têtes pensan-tes étaient à St-Petersbourg et transmettre mes informations à « agent 004 » pour aider Interpol au démantèlement du réseau mafieux.
Le lendemain, un inconnu me fixa un rendez-vous à l’Olympique Bar. Devant un tablier de sapeur, il me remit un billet pour un départ le soir-même à destination de St-Pétersbourg, un téléphone sa-tellite, un code secret « anneau d’or ». Dorénavant, j’étais Andréï Tchékof., né le 24 septembre 1960, domicilié à Moscou avec sur mon vrai faux passeport un post-it avec un n° de tél.0852 40 31 38 et un prénom : Natacha.
Les choses étaient allées très vite. Vers minuit, je remettais les pieds sur le sol russe avec l’impression de m’être bien fait avoir. Méconnaissable, la ville avait fait peau neuve suite au tricen-tenaire et j’avais bien du mal à retrouver dans les façades colorées celle de mes aventures passées.
L’hôtel Youri Gagarine, lui aussi, avait été relooké. Malgré un lit super size, je n’arrivais pas à trouver le sommeil.
Dès la première heure, j’utilisai mon téléphone personnel pour appeler Natacha.
- « Allo ? dit une voix féminine.
- Natacha ?
- Moi-même…
- Ici, André Tchékof, l’ami de Boris. J’ai besoin de vous rencontrer le plus rapidement possible pour discuter de notre projet de balade dans l’anneau d’or .
- Ah ! Oui, bien sûr ….. Où êtes-vous ? Je vous envoie mon garde du corps ?
- Rendez-vous devant le 23, de la perspective Nevski.
- Il y sera d’ici un quart d’heure. Cela vous convient-il ?
- Pas de problème ! J’y serai. Il me reconnaîtra à ma cravate rouge ornée d’un pin’s de l’Olympique Lyonnais ».
Je vis arriver une Volga. Une brute épaisse en descendit, m’ouvrit la portière arrière sans un mot et démarra dans un crissement de pneus.
Après dix minutes de trajet dans un silence lourd, nous arrivâmes dans le quartier huppé de l’Hermitage… Le long de la Néva la vie devait sembler douce aux possesseurs d’un compte en ban-que bien placé.
La pièce était dans la pénombre. Je pris place dans un fauteuil dont les accoudoirs figuraient deux kalachnikovs. Ambiance garantie…
Plus tard, la porte s’ouvrit sur une sublime blonde, le type même de la femme russe nouvelle géné-ration, un peu bling bling ; les bijoux qu’elle portait devaient facilement représenter une année de mon salaire.
- « Bonjour ! Vous êtes donc un ami de Boris. Vous allez peut-être pouvoir nous donner de ses nouvelles. Il y a plus d’une semaine qu’il ne s’est pas manifesté et nous n’arrivons pas à le joindre.
- C’est la raison de ma présence ici. Boris est pour l’instant grillé en France ; son téléphone est sur écoute, il n’est pas question qu’il bouge. Il serait très rapidement localisé et descendu. Nous avons longtemps travaillé ensemble, entre autres sur la mission les portes du soleil. Il m’a demandé de prendre le relais et de superviser la livraison d’armes vers le Zaïre, prévue la semaine prochaine.
- Vous semblez bien informé. Je vais vous présenter Toussaint ».
Elle décrocha son I-Phone dernière génération. Peu de temps s’écoula. Un énorme Noir entra dans la pièce et nous nous jetâmes dans les bras l’un de l’autre. Je venais de retrouver Paul Matzigamé, alias Toussaint qui, je le savais par Elisabeth agent 004, était un agent infiltré au service d’Interpol.
A mon avis, la tournure des évènements faisait que ça commençait à sentir mauvais pour l’organisation russe. Ceci dit, plus vite ce serait fini, mieux je me sentirais.
- « Je vois que vous vous connaissez. ! »
Nos retrouvailles ne parurent pas troubler Natacha. En effet, ce n’était pas étonnant dans ce micro-cosme un peu particulier.
Nous lui donnâmes quelques explications plus ou moins vaseuses sur nos rapports antérieurs et l’affaire sembla entendue. Nous allions opérer ensemble.
L’affaire se gâta un peu lorsqu’elle me dit :
- « Pour ta part, je voudrais que tu entres en contact demain, dans le train qui va à Novgorod, avec la « big chef » de la mission…
- Comment vais-je la reconnaître ?
- Pas de problème, si je te dis que dans ton compartiment, il y aura une dame d’âge respectable, qui ne lit que les journaux français et a un penchant pour les chaussures masculines. N’oublie pas d’arborer ta cravate rouge et ton pin’s de l’O.L. ! »
Je restai là, complètement abasourdi ; je ne pensais pas continuer seul. Prendre le train pour Novgo-rod ! Je ne savais même pas où c'était… Retrouver une « big chef », très peu pour moi. ! Mon seul rêve serait de retourner dans mon troquet savourer ma bière favorite. Mais je n'avais plus le choix.
.
Je rentrai dans mon hôtel, le billet de train à la main et parlant tout seul.
Je donnai des consignes pour me faire réveiller tôt avec du café noir. Et je décidai de tuer le temps au bar.
Le lendemain, à l’heure dite, on sonna à ma porte. Ma tête pesait cent kilos !
Un taxi attendait :
« A la gare, s il vous plaît ! Et vite ! »
Je ne compris qu'après que mon chauffeur parlait le français !
Encore une galère ?
Non ! Rien de particulier ni d’inquiétant ! Popof était français par sa mère lyonnaise et tchétchène par son père ; il vivait entre les deux pays et était un fan terriblement bavard de l’OL. Il fallait que je calme la parano galopante qui embrumait mon cerveau épuisé.
Le train était déjà en gare, j’achetai un sandwich poulet-caviar et une canette de vodka à l’herbe de bison, puis je grimpai dans le wagon indiqué.
.
J’étais comme un somnambule qui se regardait au bord d’un précipice une nuit de tempête…
La dame d’un certain âge qui lisait France Soir dans un coin du compartiment avec aux pieds des chaussures d’homme était donc là, même si je ne l’avais pas tout de suite remarquée. Elle était si grignette et discrète que les regards qui la croisaient ne pouvaient pas imprimer sa présence immé-diatement.
Ce n’est pas ainsi que j’imaginais la « big boss » ! Elle aurait plus eu sa place dans un casting de grand-mère fragile que l’on emmène le dimanche avec tendresse au restaurant, pour lui faire oublier la tristesse de sa sinistre maison de retraite.
Ce n’est que quand elle enleva ses lunettes et que nos regards se croisèrent, qu’elle me fit compren-dre qu’elle savait qui j’étais, que je ne devais rien manifester et qu’au moment venu, je saurais quoi faire.
C’était comme si elle avait mis un micro dans ma tête ; elle me parlait et je l’entendais, sans qu’aucun son ne sorte de sa bouche. C’était encore plus effrayant que tout ce que je venais de vivre.
Je m’assis en face d’elle et essayai de respirer avec le ventre comme pendant mes séances de yoga du jeudi soir.
Elle lisait.
Je ne pouvais plus entendre ce qu’elle ne me disait pas !
Et puis, ce fut le noir complet…
Un tunnel…
Très long.
La lampe du wagon ne s’alluma pas et je sentis un papier atterrir dans ma main avec une douceur de plume.
Je le mis dans ma poche et attendis la lumière.
Quand elle revint, la « big Boss » était dans une drôle de posture, son nez piquait vers le dessous de la banquette comme si elle avait perdu quelque chose.
Avec les autres passagers, nous échangions des regards étonnés, avant qu’elle ne s’écroule la tête la première sur mes pieds.
Le médecin que j’étais vit tout de suite qu’elle était morte, irrémédiablement. Je tentai même un ra-pide diagnostic : crise cardiaque massive ou rupture d’anévrisme, mais je n’eus pas le temps d’approfondir le sujet.
Arriva ce qui arrive à chaque fois qu’il y a un décès dans un train…agitation, voire panique et confusion totale… J’en profitai habilement pour récupérer sa mallette rouge, et dès que le train s’arrêta, je me faufilai dans la foule compacte du quai, léger comme un homme qui déteste le den-tiste et qui apprend que celui-ci est exceptionnellement absent !
Au centre-ville, je m’assis sur un banc et avant toute chose me mis à dévorer mon sandwich accom-pagné de gorgées revigorantes de vodka.
En cherchant un mouchoir dans ma poche pour essuyer quelques grains noirs tombés sur ma jambe, je retrouvai le papier que l’on avait mis dans ma main ...
Je n'eus pas le temps de le déplier. Le froid du revolver vint se poser sur ma nuque.
Je sentais la détermination du porteur du flingue ; un frisson parcourut ma colonne vertébrale, une voix rauque m'ordonna de me lever. La peur me tétanisait. Le canon se fit pressant, mes jambes se déplièrent lentement, mais mon corps ne répondait plus à mon cerveau … Mécaniquement, je suivis les instruction données.
Les rues de Novgorod étaient vides et un soleil blanc renforçait la sensation de froid. Nous entrâmes dans une vieille usine où les courants d'air accentuaient l' ambiance glaciale. Une odeur d'acide chlorhydrique émanait de cuves gigantesques, seuls vestiges du grand atelier. Au fond un petit bu-reau était allumé. La chaleur insoutenable me fit perdre connaissance. Quand je repris mes esprits, l'agent très spécial 004 me fixait. Je remarquai, accroché sur un mur, un planisphère avec une ving-taine de petits drapeaux rouges aux quatre coins du monde. Sur la France, un drapeau était placé aux environs de Valence.
- « Bien joué ! Votre naïveté nous a permis de récupérer la mallette…
- Qui êtes-vous vraiment ? »
Elle ne me répondit pas ; mais à son sourire, je compris qu'elle n'était pas celle qu'elle avait préten-du être ! Elle s’adressa dans une langue inconnue aux deux hommes qui l'accompagnaient et ouvrit la mallette contenant les plans d'une centrale nucléaire . Avec un sourire de satisfaction, elle rem-plaça le petit drapeau blanc de Valence par un rouge.
- « Pour la gloire d'Allah ! Tout va sauter grâce à toi !
- Ce ne sont que des plans….
- Les plans, on s'en fout. Les explosifs sont déjà tous en place ! »
Et, du fond de la mallette, elle sortit un petit boîtier.
- « Une pression sur le bouton, et boum ! »
Une vingtaine d’autres boîtiers attendaient. Mon sang se glaça. C'était moi qui avais fait aboutir leur abominable projet. Et la mort me regardait. Lequel des deux hommes allait me descendre ? Pour l'instant, ils savouraient l'aboutissement de leur complot et rêvaient des mille vierges qui les atten-draient après leur mort. La mallette aux boîtiers était posée sur la table à portée de main, la porte du bureau grande ouverte.
Je ne réfléchis pas, je me précipite sur la mallette qui est plus lourde que je le pensais. Les deux hommes sont surpris. 004 réagit instantanément, je sens son souffle qui se rapproche.
Brusquement, je me retourne et lui lance la valise dans les côtes ; Elisabeth titube. Je redouble mon coup encore plus violemment sur la tête. Son crâne éclate. Je reprends ma course. Le premier coup de feu retentit. La balle siffle à mes oreilles et s’écrase sur le mur. La cuve n'est plus qu'à quelques mètres. Un nouveau coup de feu claque. Mon bras me fait mal. La balle l'a traversé. Le sang ne gi-cle pas. La douleur me taraude. Il faut tenir. La cuve est là, à deux pas.
Dans un dernier effort je lance la mallette, j'entends le bouillonnement de l’acide qui dévore les boî-tiers machiavéliques. Le sang gicle de mon bras. Je plonge derrière la cuve. Le troisième coup m’atteint entre les deux omoplates.
Je tombe. Mes yeux s'embuent. Je tombe, je......
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